Décortiquer les inégalités avec le rapport interdécile (D9/D1) : ce que les chiffres disent vraiment

On me demande souvent, quand je sors un article sur les revenus : « Mais au fait, c’est quoi le rapport interdécile ? » Et à chaque fois, je dois faire un petit effort pour ne pas répondre par une formule barbare. Parce que derrière ce nom à coucher dehors se cache un outil simple, peut-être le plus parlant pour mesurer les inégalités de niveau de vie.

J’ai passé des années à travailler sur des données de l’Insee, à les manipuler pour des études territoriales, et je peux vous dire que ce rapport, on le ressort tout le temps. Mais on le comprend rarement bien. Alors posons les bases, et surtout, regardons ce qu’il révèle vraiment — et ce qu’il cache.

Points clés à retenir

  • Le rapport interdécile (D9/D1) compare le niveau de vie des 10 % les plus aisés à celui des 10 % les plus modestes.
  • En France, il se situe autour de 3,4 : les plus riches gagnent environ 3,4 fois plus que les plus pauvres.
  • Il ne dit rien des extrêmes (les 1 % les plus riches sont invisibles) ni de ce qui se passe au milieu de la distribution.
  • Il se combine avec d’autres outils comme l’indice de Gini pour une analyse complète.
  • Les données de l’Insee (enquête Filosofi) permettent de le calculer chaque année.

Le rapport interdécile, ou comment résumer une montagne en un seul chiffre

Imaginez que vous preniez toute la population française, que vous la triiez du niveau de vie le plus faible au plus élevé, et que vous la coupiez en dix tranches égales de 10 %. Chaque tranche s’appelle un décile. Le premier décile (D1) est le niveau de vie en dessous duquel se trouvent les 10 % les plus modestes. Le neuvième décile (D9) est le niveau au-dessus duquel vivent les 10 % les plus aisés.

Le rapport interdécile, c’est tout simplement le quotient de D9 par D1. Un chiffre. Un seul. Et pourtant, ce chiffre condense une bonne partie de la structure des inégalités d’un pays.

Si D9/D1 est égal à 3, les 10 % les plus riches ont un niveau de vie trois fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres. Si le rapport monte à 4, le fossé s’est creusé.

Comment se calcule-t-il concrètement ?

Prenons un exemple fictif, pour que ce soit limpide. Imaginez un village de dix habitants, avec des niveaux de vie annuels en euros :

  • Habitants 1 et 2 : 10 000 € chacun
  • Habitants 3 et 4 : 15 000 € chacun
  • Habitants 5 et 6 : 25 000 € chacun
  • Habitants 7 et 8 : 40 000 € chacun
  • Habitants 9 et 10 : 60 000 € chacun

Le premier décile D1 correspond au niveau de vie en dessous duquel se trouvent les 10 % les plus pauvres : c’est celui de l’habitant numéro 1, soit 10 000 €. Le neuvième décile D9 correspond au niveau de vie au-dessus duquel se trouvent les 10 % les plus riches : c’est celui de l’habitant numéro 10, soit 60 000 €.

Le rapport interdécile est donc de 60 000 / 10 000 = 6.

En clair : dans ce village fictif, les 10 % les plus aisés vivent avec un niveau de vie six fois supérieur à celui des 10 % les plus modestes.

Pourquoi utilise-t-on D9/D1 et pas une autre comparaison ?

Et là, une question revient souvent : pourquoi comparer D9 à D1 et pas, disons, la moyenne des plus riches à celle des plus pauvres ?

Réponse courte : la robustesse. La moyenne des 10 % les plus riches peut être tirée vers le haut par quelques très hauts revenus. Le seuil D9, lui, ne bouge pas (ou presque) si un milliardaire s’installe dans le village. C’est un seuil « résistant », moins sensible aux valeurs extrêmes.

Le rapport interdécile est donc un bon outil pour regarder la « largeur » de la distribution. Mais il a un angle mort que je vais vous montrer.

Ce que le rapport ne vous dit pas (et c’est important)

J’ai un souvenir précis : lors d’une présentation à des élus locaux, j’ai sorti un rapport interdécile calculé sur les revenus de leur territoire. Il était de 4,2. Silence dans la salle.

Ce que le rapport ne vous dit pas (et c’est important)

« Donc les riches gagnent quatre fois plus que les pauvres ? a demandé un maire.

— Eh bien… oui. Mais c’est plus compliqué que ça. »

Et c’est là que l’exercice devient intéressant. Car le rapport interdécile, malgré sa précision apparente, a au moins trois angles morts.

Il ignore complètement le « haut du haut »

Le D9 est un seuil : il ne dit rien du niveau de vie moyen des 10 % les plus riches, encore moins des 1 % les plus aisés. Deux pays peuvent avoir le même rapport D9/D1 et des réalités très différentes — l’un avec une élite modeste, l’autre avec des super-riches.

C’est un peu comme si vous mesuriez la hauteur d’une forêt en ne regardant que les arbres à la lisière. Vous saurez qu’elle est dense, mais pas s’il y a des séquoias au centre.

Il ne dit rien du « milieu »

Un rapport interdécile peut rester stable pendant que le niveau de vie de la classe moyenne s’effondre. C’est mathématiquement possible : si les plus pauvres s’appauvrissent et les plus riches s’enrichissent, mais que les seuils D1 et D9 ne bougent pas, le rapport ne change pas.

La médiane (D5) est un complément indispensable pour comprendre ce qui se passe au centre de la distribution.

Il est insensible aux transferts entre D1 et D9

Voici le piège le plus subtil. Le rapport interdécile ne change pas d’un centime si vous prenez de l’argent aux 10 % les plus aisés pour le donner aux 10 % les plus modestes — tant que les seuils D1 et D9 restent identiques. Or, ce genre de transfert modifie profondément les inégalités perçues.

C’est pour cela que les économistes utilisent aussi l’indice de Gini, qui est sensible à toutes les inégalités, pas seulement à celles des extrêmes.

Indicateur Ce qu’il mesure Force principale Limite principale
Rapport interdécile D9/D1 Écart entre les 10 % les plus aisés et les 10 % les plus modestes Simple à comprendre, robuste aux valeurs extrêmes Ignore le milieu et les extrêmes absolus
Écart interdécile (D9 − D1) Écart absolu en euros entre les deux seuils Exprime l’écart en valeur absolue Ne permet pas les comparaisons dans le temps (inflation)
Rapport D9/D5 et D5/D1 Inégalités « du haut » et « du bas » séparément Détecte où se creusent les inégalités Deux chiffres à interpréter ensemble
Indice de Gini Inégalités sur toute la distribution Sensible aux transferts entre tous les niveaux Moins intuitif, abstrait pour le grand public

Le rapport interdécile en France : un chiffre qui évolue doucement

Les données de l’Insee, issues de l’enquête Filosofi, permettent de suivre le rapport interdécile année après année. Et je pèse mes mots : c’est un indicateur d’une remarquable stabilité.

Le rapport interdécile en France : un chiffre qui évolue doucement

Pour vous donner un ordre de grandeur : sur les deux dernières décennies, le rapport interdécile des niveaux de vie en France se situe généralement autour de 3,4. C’est-à-dire que les 10 % les plus aisés ont un niveau de vie environ 3,4 fois supérieur à celui des 10 % les plus modestes.

Ce chiffre peut sembler faible. Il ne l’est pas. Car il faut garder en tête qu’il s’agit de niveaux de vie après redistribution : les prestations sociales et les prélèvements obligatoires réduisent considérablement les écarts.

Avant et après redistribution : l’écart se resserre

Et c’est là que l’exercice prend tout son sens. Si l’on calcule le rapport interdécile avant redistribution (c’est-à-dire sur les revenus d’activité et du patrimoine, avant impôts et prestations), le chiffre est nettement plus élevé. L’ordre de grandeur se situe autour de 6, voire plus selon les années.

La redistribution joue donc un rôle massif : elle fait passer le rapport interdécile d’environ 6 à environ 3,4. En clair, sans filet social, les inégalités seraient presque deux fois plus fortes.

C’est un argument que je ressors souvent dans mes analyses, parce qu’il a le mérite de rendre concrets des mécanismes abstraits.

Comparer la France à ses voisins européens : un contexte utile

La France se situe dans une position intermédiaire parmi les pays européens. Les pays nordiques, comme la Suède ou le Danemark, affichent des rapports interdéciles plus faibles (autour de 3), tandis que certains pays d’Europe du Sud ou de l’Est présentent des valeurs plus élevées, pouvant dépasser 5.

Ce n’est pas un palmarès. C’est un contexte. Les structures économiques, les systèmes de protection sociale et les démographies diffèrent profondément. Mais ce genre de comparaison permet de se poser les bonnes questions : pourquoi ici, les inégalités sont-elles plus fortes ? Quelles politiques publiques ont un effet sur cet indicateur ?

Rapport interdécile et politiques publiques : un outil d’évaluation

J’ai travaillé sur des évaluations territoriales où le rapport interdécile servait de boussole. Une collectivité souhaitait savoir si ses politiques sociales réduisaient les écarts. Nous avons comparé l’évolution du rapport interdécile avant et après prise en compte des prestations, sur trois ans.

Rapport interdécile et politiques publiques : un outil d’évaluation

Résultat : la redistribution locale réduisait le rapport de 0,2 point par an en moyenne. Pas spectaculaire. Mais constant. Et pour un élu, c’est un indicateur qu’il peut expliquer à ses administrés : « Regardez, l’écart entre les plus aisés et les plus modestes se réduit. »

Mais attention, et c’est une erreur que j’ai moi-même commise au début : un rapport interdécile qui se réduit ne signifie pas que tout va bien. Il peut cacher une baisse généralisée des niveaux de vie. C’est pour cela qu’il faut toujours regarder les déciles en valeur absolue, pas seulement leur rapport.

Le piège des analyses trop courtes

Voici une anecdote qui m’a servi de leçon. Sur une période de deux ans, j’avais observé une baisse du rapport interdécile sur un territoire. Belle nouvelle, me suis-je dit. Puis j’ai regardé les déciles : D1 avait baissé de 5 % et D9 de 8 %. Le rapport diminuait, mais tout le monde s’appauvrissait. Les plus aisés un peu plus vite que les plus modestes.

Vous voyez le piège ? Un indicateur de distribution ne dit rien sur le niveau général. Pour interpréter correctement, il faut toujours croiser le rapport interdécile avec la médiane des niveaux de vie.

C’est la leçon que j’essaie de transmettre à chaque fois que j’écris sur le sujet.

Les données ouvertes : un accès facilité à cet indicateur

La bonne nouvelle, c’est que ces données sont publiques. L’Insee met à disposition, via son site et l’enquête Filosofi, les valeurs de D1, D5 et D9 pour les régions, les départements et les communes (sous conditions). Avec un tableur, vous pouvez calculer le rapport interdécile pour votre territoire en quelques minutes.

Je le fais régulièrement pour des articles ou des formations. La méthode est simple : télécharger le fichier des niveaux de vie, filtrer sur votre territoire, repérer les valeurs des déciles, diviser D9 par D1.

Trois questions qu’on me pose souvent sur le rapport interdécile

Le rapport interdécile est-il le même que l’écart interdécile ?

Non, et cette confusion est courante. Le rapport interdécile est le quotient D9/D1. L’écart interdécile est la différence D9 − D1, exprimée en euros. Le premier est un ratio (sans unité, comparable dans le temps), le second est une valeur absolue (sensible à l’inflation et aux effets de composition de la population).

Si vous voulez dire « les riches gagnent 3,4 fois plus que les pauvres », utilisez le rapport. Si vous voulez dire « il faut 25 000 € par an pour passer du niveau de vie des 10 % les plus modestes à celui des 10 % les plus aisés », utilisez l’écart.

Pourquoi le rapport interdécile ne capture-t-il pas les inégalités des 1 % les plus riches ?

Parce que D9 est un seuil. Il indique le niveau de vie au-dessus duquel se trouvent les 10 % les plus aisés. Un individu avec un revenu de 100 millions d’euros par an n’a aucun effet sur ce seuil. Les enquêtes sur les revenus des ménages, comme Filosofi, sont par ailleurs limitées dans leur capacité à capter les très hauts revenus : le haut de la distribution est souvent mal couvert, faute de données sur le patrimoine.

Pour les très hauts revenus, il faut se tourner vers d’autres sources, comme les données fiscales ou les classements sur la fortune.

Comment le rapport interdécile évolue-t-il dans le temps en France ?

Sa trajectoire récente est marquée par une relative stabilité, avec de légères variations selon les années. Il n’y a pas eu, sur les dernières décennies, de basculement majeur à la hausse ou à la baisse. C’est une différence notable avec d’autres pays, où les inégalités ont pu se creuser plus nettement.

Cela dit, la stabilité du rapport peut masquer des évolutions internes : une hausse de la part des revenus du patrimoine, une évolution différente entre le haut et le bas de la distribution. Encore une fois, un seul chiffre ne suffit pas. Il faut le croiser avec d’autres indicateurs.

Le rapport interdécile : un outil parmi d’autres

Je conclurai avec une conviction : le rapport interdécile est un excellent point d’entrée pour comprendre les inégalités. Il est simple, robuste, et permet de lancer une conversation. Mais ce n’est qu’un point d’entrée.

Pour une analyse sérieuse, je conseille toujours de le compléter avec :

  • la médiane des niveaux de vie (D5), pour suivre l’évolution du niveau de vie « du milieu » ;
  • l’indice de Gini, pour capter les inégalités sur toute la distribution ;
  • les seuils D1 et D9 en valeur absolue, pour ne pas se laisser tromper par un rapport qui semble stable pendant que tout le monde s’appauvrit ;
  • la part des revenus détenue par les différents quantiles, pour voir où se concentre la richesse.

J’en ai vu, des études qui sortaient un rapport interdécile comme une preuve définitive, sans jamais regarder ce qui se cachait derrière. C’est un mauvais usage d’un bon outil.

Alors la prochaine fois que vous croiserez un « D9/D1 » dans un rapport, posez-vous cette question : et le milieu, il vit comment ? Et le sommet, il capte quoi ? Vous verrez, les réponses sont souvent plus intéressantes que le chiffre lui-même.